CES GENS QUI MATENT LE FOOT A LA TV

Dans la vie, il y a deux types de personnes : celles qui s’intéressent au foot, et les autres.

Bien entendu, on pourrait imaginer tout un tas de catégories du genre pour diviser la planète en deux, mais ce serait parfaitement inutile, parce que la plupart ne s’opposent pas vraiment. Il y a les gens qui sont fans de Mozart et ceux qui lui préfèrent Beyoncé, ceux qui collectionnent les figurines de Tintin, ceux qui considèrent que les tomates sont des légumes, ceux qui pensent que les tongs et les Crocs sont des chaussures comme les autres, ceux qui écrivent « clef », et les autres. Mais jamais un fan de Beyoncé ne s’aventurera à imposer l’intégrale du concert de son idole pendant une soirée, et on n’a jamais vu personne s’énerver parce que la tomate est en réalité un fruit.

Alors que la catégorie footix, elle, pose problème. D’abord parce qu’il existe au sein d’elle des sous-catégories qui divisent et opposent entre eux les footix eux-mêmes. Il y a ceux qui soutiennent le Barça, et les autres. Ceux qui portent des écharpes PSG et ceux qui s’écharpent parce qu’ils sont supporters de l’OM, et que les autres aillent tous enculer leurs semblables.

Et puis surtout parce que les footix, de plus en plus nombreux, ne sont pas conscients qu’ils font partie d’une catégorie à part du reste du monde. Et se comportent en conséquent comme si le monde entier faisait partie de la leur.

Le footix trouve donc parfaitement normal et adéquat de regarder des matchs à toute heure et en toutes circonstances, créant une ambiance de stade à chacun de ses déplacements. En soirée, on allume la télé pour pouvoir suivre la demi-finale du championnat de la ligue des joueurs de tel ou tel bled breton, il y a des embouteillages et du verre cassé à chaque victoire et/ou défaite (la victoire des uns faisant inévitablement la défaite des autres, voyez comme tout cela est diabolique), les klaxons et les chants réveillent tous les chiens du quartier, et les pubs anglais où la bière est bonne sont remplis de vieux soûlards le samedi soir. J’ai rarement vu du patinage artistique sur les écrans télé des bars, et c’est pourtant visuellement bien plus impressionnant.

Ce n’est pas tant le fait qu’ils tiennent absolument à partager leur passion avec tout le monde que je leur reproche (j’ai des amis passionnés de musique qui veulent immanquablement contrôler la bande-son de nos soirées mais je leur pardonne, parce que j’aime les gens passionnés), plutôt celui que ce soit une passion si difficilement supportable pour ceux qui ne la partagent pas. Non seulement, c’est bruyant -les bruits de foule et les voix de commentateurs combinés aux cris d’encouragement ou d’indignation de mes colocataires sont loin de l’idée que je me fais d’un dimanche matin idéal- mais c’est aussi désespérément sans fin. Il y aura toujours des matchs de foot, chaque jour, éternellement. De la nouveauté, tout le temps. A cette simple idée, je me maudis de n’avoir pas préféré vivre avec des fans de Beyoncé. Ou de Candeloro. Et puis, il y a aussi les produits dérivés. Fifa sur Xbox, Fifa sur PS3, Fifa sur PS4. Les paris sportifs, les journaux, les tweet, les émissions, les ballons, les maillots, les conversations et la bière.

Le foot, c’est une ambiance, un état d’esprit. D’ailleurs, il n’est pas nécessaire d’être soi-même sportif pour devenir footix, et chez certains, la pratique se limite à s’enfiler des demis au bar du coin, devenu leur église de quartier. Le foot, c’est comme une religion, il y a ceux qui croient, les déçus reconvertis, les pratiquants et les radicaux. Il y a des conflits, des histoires de prostituées, et même un Pape, Joseph Blatter je crois -un Suisse, évidemment. Comme toutes les religions, celle-ci est remuée par quelques scandales, entachée par l’argent et la corruption, au point qu’on en oublierait presque les hautes valeurs qu’elle véhicule.

Et c’est sûrement ça qui me dérange le plus. Le fait que tout cela ne soit devenu qu’une sombre histoire de thunes, et finalement un business comme les autres. Parce qu’alors on perd de vue tout ce qui fait l’essence du sport, à savoir la liberté du corps, l’évasion, le défi et le dépassement de soi. Désormais ce qui compte, c’est qui alignera le plus de billets sous la table, comme pour les J.O., et avec le Qatar qui s’en mêle, tout cela ressemble étrangement à un feuilleton politique, dont je n’ai pas hâte de voir le prochain épisode.

Le foot n’est qu’un prétexte déguisé pour parler politique, c’est un moyen de revendiquer ses origines et d’exprimer sa fierté patriote, c’est la parade de ceux qui veulent brandir le drapeau de leur pays sans se faire taxer de nationalistes, c’est un défouloir pour cracher sa haine sur ceux qui ne portent pas le même maillot, le tout dans une ambiance festive.
Lorsque deux footix se rencontrent, ils savent immédiatement de quoi se parler, qu’ils soient du même bord ou non, parce que le foot est un formidable sujet de conversation, comme pourrait l’être la politique si elle était aussi décomplexée.

C’est une chose absolument fantastique, mais c’est aussi ce qui fait des footix une catégorie de gens à part. Il y a un langage propre à cette population, et un lambda n’est pas en mesure d’en comprendre toutes les discussions. Péno ou pas péno ? C’est le genre de questions qui occupe l’esprit du footix et provoquent un débat. Aussi, l’amour entre un footix et un athée semble purement impossible, car leur relation serait inévitablement vouée à l’échec. Outre les difficultés à imposer ses préférences télévisuelles, le risque de se retrouver préposé à la pizza avant même s’en rendre compte est grand, et il y a de fortes chances pour que les soirées resto se terminant au McDo parce que l’aimé a perdu son dernier pari lassent à la longue. Et au-delà du fait que ce soit une passion quelque peu nuisible à la cohabitation, c’est tout de même beaucoup de temps perdu, non ? Combien de soirées passées à regarder des matchs dont on sait parfaitement comment ils vont finir ? Ce serait comme regarder le même thriller une cinquantaine de fois, avec pour seule variante le nom des acteurs. Quelle importance de savoir qui du Brésil ou de l’Allemagne gagnera ? Ce n’est qu’un jeu ne l’oublions pas, ils prendront leur revanche la prochaine fois ! Pourquoi ne pas plutôt regarder un vrai film, celui qui a eu trois oscars et que vous n’avez toujours pas vu ? Ou même, puisque le foot est une passion et qu’il faut bien au moins respecter ça, prendre un ballon et aller jouer ? Les danseurs ne passent pas leur vie à regarder des ballets, eux.

Et surtout, arrêtons de faire comme si le foot était un enjeu national, il y a des causes bien plus importantes et dont on parle moins, et peut-être que si l’on passait des reportages sur le terrain plutôt que des matchs dans les bars, il y aurait plus de monde à la soupe populaire et moins de gens devant leur télé.  Le foot est une industrie, c’est l’entertainment du Mâle, la Nouvelle Star de la testostérone. C’est le divertissement du pauvre, toutes classes sociales confondues, et la seule dimension sportive qui demeure aujourd’hui est celle du jeu; un immense jeu d’argent.

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