LA POLITIQUE DU 20 HEURES, LES JEUNES D’AUJOURD’HUI ET LA MODE DU BONHEUR

Je ne suis pas militante politique. Je n’ai adhéré à aucun parti, et je n’ai voté que trois fois dans ma vie, presque plus par excitation de la nouveauté et fierté d’obtenir un droit supplémentaire que par réel engagement. Malgré tout, je m’intéresse quelque peu à ce qu’il se passe dans la société, et la politique en fait indéniablement partie.

Après avoir rapidement étudié l’économie au lycée, j’ai quitté l’époque contemporaine pour étudier des siècles antérieurs en prépa littéraire, et je n’ai commencé à m’intéresser réellement au sujet que pour préparer les concours d’école de commerce, c’est-à-dire assez tardivement. J’ai donc adopté un régime à base de JTs pimentés et d’articles de journaux assaisonnés de radio et, après avoir passé deux ans à manger de la quenelle, du Cahuzac cuisiné façon Bourdin et du tweet sauce Morano, je me suis rendue compte que, on pouvait bien parler actualité tous les jours, il n’y avait fondamentalement rien de nouveau, et on retrouvait là tout ce que j’avais pu étudier en histoire. Les médias ont changés, la société aussi, mais on retrouve un schéma structurel qui évolue au fil du temps pour s’adapter à ces changements, sans jamais vraiment se transformer. La noblesse sniffe désormais des rails de coke et la bourgeoisie se prétend bohème, mais les plus pauvres pisseront toujours sur leurs calèches, Lamborghini ou navettes spatiales. Si l’Histoire n’est pour Shakespeare qu’un conte plein de bruit et de fureur raconté par un idiot et ne signifiant rien, il n’en demeure pas moins que les passions humaines restent les mêmes, et qu’alors forcément l’Histoire est vouée à se répéter ou du moins, à quelque peu tourner en rond.

Les guerres de religion ne datent pas d’hier, l’humour noir impliquant bananes, singes et autres Taubira est de nouveau pratiqué sans complexe, le Meilleur des Mondes ressemble de plus en plus au notre, le mot nazisme est à la mode comme en quarante tandis que les femmes se battent encore et toujours pour leurs droits, et Big Brother, aujourd’hui renommé Big Data, avait été prédit par Orwell dès 1949. On pourrait citer mille exemples et les développer plus encore, force est de constater que le pouvoir reste toujours entre les mêmes mains -celles qui ont des montres Rolex à leurs poignets, et qu’un quart de la planète crève encore la dalle. Sarkozy est devenu la nouvelle cause à défendre, soutenu par toute une armée d’avocats révoltés, comme si l’injustice était à chercher de côté-là, on parle autant d’Enora Malagré que du Venezuela et de l’Ukraine réunis, et les problématiques environnementales sont la priorité de tout le monde, à condition qu’elles n’occultent pas les choses importantes, c’est-à-dire le business.

Et parfois, on aimerait bien pouvoir tout dénoncer, pouvoir tout dire pour qu’enfin justice soit faite et chanter du John Lennon dans toutes les ambassades, mais l’on constate rapidement que ceux qui s’y essayent se heurtent souvent bien violemment aux réticences que leur opposent les protecteurs du système, que ce soit les défenseurs de l’information comme Mediapart ou les manifestants et révolutionnaires de tous temps et de toutes causes. Alors on se sent découragé, on a envie de renoncer, de fermer les yeux sur tout cela, puisque de toute façon rien ne changera.

Et puis on rencontre des gens, des gens extraordinaires qui font des choses extraordinaires, pour leur pays, pour leurs semblables ou juste pour les autres. Des humanistes, des citoyens, des écolos ou simplement des gens biens, qui n’essayent pas de changer le monde mais seulement de le rendre chaque jour un peu meilleur, à leur petit niveau.
Et ces gens-là, qui se battent au quotidien sans jamais récolter la gloire que peuvent obtenir certaines personnes ne méritant pourtant que du mépris, ces gens que l’on croise chaque jour et qui ne passeront jamais au journal de 20 heures, eux donnent le courage d’y croire, d’avoir l’espoir qu’un jour, les choses changent pour de vrai, l’espoir que le SIDA soit éradiqué de la planète et que tout le monde dispose de lifestraws en attendant que l’accès à l’eau potable devienne un droit inaliénable, que l’on cesse de pratiquer la pêche au chalut et de faire la guerre pour les mêmes sempiternelles raisons, et celui que les gens sourient enfin dans le métro.

Et, alors que mon père me déclarait l’autre jour, très sûr de lui, que les jeunes d’aujourd’hui n’avaient plus de rêves ni réellement le goût du combat et n’étaient pas du genre à mener une révolution soixante-huitarde, j’ai eu envie de lui montrer à quel point il avait tort.

En ces temps de crise qui semble n’en plus finir, si tant est qu’elle ait déjà eu un début, la tendance est à la solidarité. Les associations locales fleurissent, les petites initiatives prennent de l’ampleur, les systèmes de troc et les alternatives à la consommation de masse se multiplient, et les projets en tout genre grandissent grâce à internet et aux plateformes de financement participatif. S’il est vrai que la plupart des manifestants pré-pubères n’ont de convictions politiques que lorsqu’il s’agit de louper des cours, passé cette période difficile, les jeunes n’ayant plus d’appareil dentaire prennent de vrais engagements, et s’impliquent  beaucoup plus qu’on pourrait ne le croire, par le biais d’association ou en adoptant un mode de vie un peu moins égoïste et un peu plus altruiste.  Ils donnent des cours de guitare ou de français, prennent des jobs le soir, le week-end ou pendant les vacances,  redoublent de créativité pour déjouer le contexte d’une époque difficile, traversent la France en covoiturage, dorment en auberge de jeunesse ou sur le canapé d’inconnus et achètent leurs fringues en friperie, ou bien taguent les murs de poésie indignée. Elle est ainsi la jeunesse d’aujourd’hui, peut-être moins bruyante qu’auparavant parce qu’étouffée par les nuisances d’une sur-communication du vide, mais toujours aussi combative. Youtube est devenu un mode d’expression à part entière et le système D fait partie de notre patrimoine génétique. Et si l’époque nous permet au moins une chose, c’est de réaliser beaucoup de rêves en les partageant avec autrui et de mener de nombreuses batailles en agissant sur le terrain. On fait la guerre via les réseaux sociauxcertains meurent parfois pour avoir contesté trop fort, mais l’espoir est encore là, parce qu’après tout, c’est bien ce qui caractérise la jeunesse.

Et puis, comme un pied-de-nez à la mauvaise humeur ambiante et à toute cette sale histoire de crise, une tendance parallèle a émergé, faisant son chemin dans le vocabulaire courant au point de devenir le must have de l’année 2014. On l’a vu en couverture de tous les magazines, chanté par Pharrell Williams, vanté par les bobos et théorisé par les économistes du monde entier. Une idée qui fait vendre du parfum aussi bien que des yaourts, et qui semble être devenu la nouvelle religion d’une génération d’athées : la belle idée du bonheur. On parade avec sur Instagram, on le cherche dans nos assiettes, on le mesure au même titre qu’un indice économique, et l’exposition The Happy Show, qui affiche complet partout où elle passe, entend bien démonter que le bonheur est un muscle comme les autres. Les gens n’ont jamais paru aussi heureux, bien que les statistiques et le JT de TF1 ne montrent le contraire.

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Comment alors expliquer cet épiphénomène ? Serait-ce de la pure hypocrisie ? Dans un monde d’apparences et une société du marketing qui a fait de l’individu  un produit comme les autres, le sourire ne serait-il qu’un diktat de l’industrie et un moyen de vendre plus ? Et le bonheur, rien de plus qu’un truc à la mode, un mensonge inventé par la pub ?

Ou bien serait-ce au contraire quelque chose de beaucoup plus profond, d’inhérent à la nature humaine, comme l’espoir l’est à la jeunesse ? L’espoir d’être heureux serait-il en fait ce qui guide secrètement l’Histoire humaine depuis des millénaires ? Serait-ce là le seul remède contre une crise qui ne prendra jamais fin ?

Alors peut-être qu’en oubliant deux minutes toute l’ironie de la chose et en laissant de côté tout sarcasme, on peut admettre que cette mode a du bon. Parce que le meilleur moyen d’être heureux, c’est peut-être d’y croire, et si l’on veut pouvoir donner un peu un bonheur, il faut déjà en posséder un peu. Comme disait ce brave Spinoza, si vous voulez que la vie vous sourie, apportez-lui d’abord votre bonne humeur.

Alors, pendant que les français sont champions du monde du pessimisme, les manifestants ukrainiens dansaient sur les barricades en symbole de leur combat pour le bonheur. Et si cela peut servir la cause des SDF, sourions donc à la face du monde, comme un merde au JT de 20 heures et à la politique de bas étage. D’ailleurs, le 20 mars, c’est la journée mondiale du bonheur créée par l’ONU, alors profitons de l’occasion pour être un peu heureux.

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