LE MOT « PORN-POP » SERAIT-IL RÉAC ?

On le constate depuis quelques années, le paysage télévisuel s’est amplement décomplexé et s’affiche désormais libre de toute censure. Il suffit de zapper cinq minutes pour tomber sur une paire de seins, les clips et les séries TV sont de plus en plus dénudés, HBO rime désormais avec porno, et des films qu’on aurait presque pu trouver derrière le rideau rouge d’un vidéo club sont pudiquement affublés de la mention « -12 ans », n’en déplaise à Christine Boutin.
Et il semblerait que cette fâcheuse manie qu’ont les gens de tous se foutre à poil et qui choque profondément Copé ait également contaminé la scène pop.
En moins d’un an, on a ainsi pu voir Rihanna se déhancher en stringMiley se pointer sur scène en sous-vêtements, et Britney, 32 ans, parader en tenue SM. Les tenues se sont raccourcies, les poses suggestives sont devenues un genre chorégraphique à part entière et les notions de pudeur et d’élégance semblent avoir disparues. L’univers musical pop se révèle de plus en plus trash, et il ne manquerait plus que Lady Gaga se fasse vomir dessus ou que Miley se balance nue sur une boule en acier et lèche un marteau pour que l’on se croit en plein revival du Golden Age Rock’n Roll.

Il n’en fallait pas plus pour que certains crient déjà au loup et voient là un nouveau phénomène punk, lui donnant même un nom : la porn-pop. Mais cette tendance peut-elle vraiment être considérée comme une sorte de mouvement avant-gardiste et rebelle ? Que Miley s’associe avec le sulfureux Terry Richardson pour la réalisation de son clip et que Katy Perry pose avec Madonna (55 ans rappelons-le) en petite tenue et bas résilles en couv de V Magazine suffit-il à faire d’elles les pionnières d’un nouveau genre musical contestataire ? Sous des dehors provocateurs, il y a t-il un quelconque sens artistique ou propos constructif dans la démarche des chanteuses pop ?1001052-katy-perry-et-madonna-en-couverture-de-580x0-1 madonna-katy-perry-v-magazine-1024x512

Alors certes, Rihanna risque de choper une grippe carabinée à chacune de ses apparitions et Lady Gaga manque de classe, mais la prétendue lady n’en a jamais eue (on aurait pu lui pardonner ses débuts dans les strip clubs mais tout espoir a été anéanti le jour où elle a enfilé sa robescalope), pas plus que Rihanna ou d’autres avant elles. Quant à Miley, elle a peut-être inventé le twerk, mais certainement pas l’art de la subversion.

Si l’on regarde quelques années en arrière, il y a pile vingt-cinq ans, Madonna sortait son single Like A Prayer, qui à l’époque avait ébranlé tout le Vatican. Pas une once de nudité et nul twerk en vue, c’est pourtant de là que la Queen of Pop tire la réputation qu’on lui connait et a été reconnue pour la première fois comme icône transgressive et symbole de sexualité dans le monde entier. Parce que ce qui était subversif à l’époque, ce n’était pas de parader en petite culotte en faisant la moue ni de lécher des tournevis, c’était mêler le sexe à la religion, c’était de danser comme elle le fait. Mais aujourd’hui, rien de ce que font toutes les Miley, Britney et autres Beyoncé n’est réellement choquant, dans la mesure où ce qu’elles montrent est déjà visible partout. La nudité et la sexualité ne les ont pas attendues pour s’exhiber à la télé comme sur internet et, loin d’en être à l’initiative, elles ne font que suivre un mouvement largement répandu.

Pour la petite histoire, la pop est un genre dérivé du rock, d’où la veste en cuir de la Madonne et les crucifix. Et ce qui distingue ces deux genres, c’est justement cet aspect plus lisse -pour ne pas dire commercial- que prend la pop, avec des rythmes entraînants, des sonorités plus douces et pétillantes que le rock et des paroles pleines de joie et d’amour. Ce sont les Beatles ont ouvert la voie en Angleterre dans les années 60’s, suivis par Serge Gainsbourg en France, avant d’arriver aux USA pour prendre un aspect quelque peu différent sous le nom de « pop music ».

Première expression musicale destinée à être accessible à un public le plus large possible et diffusée par les médias, la « musique populaire » répond donc par nature à des critères de durée (3 minutes en moyenne ) et de tempo (proche des battements du cœur humain) et se caractérise par l’immédiateté de ses refrains, sa structure et l’aspect inoffensif de ses textes. En se nourrissant de diverses racines et en mélangeant les genres (le Rhythm and Blues, le jazz, le folk, le blues, la soul…), la musique pop a évolué en s’empreintant des succès de son temps pour devenir un genre caméléon. Elle a ainsi eu sa période boys band puis chanteuses à voix, rock puis techno, et l’heure est aujourd’hui aux artistes solo et aux string en dentelle.

Surfant sur les tendances, les artistes pop n’ont donc par vraiment pour vocation d’explorer des territoires inconnus ni de choquer les mœurs, et ce courant porn-pop n’est ainsi que le reflet et la conséquence de l’évolution des moeurs de notre époque. Pas de quoi s’affoler donc, hormis peut-être quelques jeunes filles pré-pubères, les clips de ces demoiselles ne risquent pas d’émoustiller grand monde puisque de nos jours, les présentatrices TV sont d’anciennes stars du porno.
Et c’est peut-être là que se situe la vraie différence entre le rock et la pop : si le premier est né d’un esprit de rébellion face à l’ordre établi, le second n’en est que la pâle copie et s’en inspire sans transgresser aucune règle.
Ainsi, quelques chanteuses pop ont récemment tenté de sortir des sentiers battus en donnant pour une fois un sens à leur performance et en y instillant un soupçon de rébellion, comme Lily Allen dénonçant le diktat de la minceur et les standards dans l’industrie du disque mais qui s’est vue taxée de rascisme par les black feminists, ou J-Lo inversant les rôles traditionnels homme-femme dans son clip « I Luh Ya Papi », qui reste tout-de-même très lisse et bienveillant.

C’est pourquoi l’invention du terme « porn-pop » est totalement absurde et inutile : ce n’est ni un genre ni un mouvement, rien de plus que l’interprétation premier degré que fait la pop du monde actuel : un monde hyper-sexualisé où la femme s’affiche comme étant l’égale de l’homme, c’est-à-dire tout aussi coquine. Pour ce qui est des revendications sociales et politiques, la pop laisse donc le champ libre à son géniteur, qui poursuit seul sa vocation de casseur de codes et sa mission dénonciatrice.

Au Liban, le groupe indie rock Mashrou’ Leila s’attaque ainsi aux tabous et aborde le sujet du sexe et de l’homosexualité dans un pays où personne n’ose en parler et où la censure, de plus en plus sévère, s’applique à tous les domaines, de l’industrie du disque à celle du cinéma en passant par le système éducatif, tandis que l’homosexualité est illégale et punie par le Code Pénal. Un groupe qui bouscule donc les codes et la culture du monde Arabe et ouvre le dialogue. Pendant ce temps-là au Royaume-Uni, le groupe Is Tropical flirte avec la censure et pulvérise les records en voyant ses clips retirés de YouTube quelques minutes à peine après leur mise en ligne*. Parce que ce qu’ils montrent en dit plus long qu’un bout de chair exhibé ou un regard aguicheur, et que c’est ce genre de provocations qui fait encore rougir la société et évoluer les mentalités.

*Mais encore disponibles sur Vimeo : http://vimeo.com/70452943 ; http://vimeo.com/64398631

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